• La Poésie inévitable
  • La Poésie inévitable

    La poésie inévitable a pour but de mettre en avant un genre trop souvent délaissé aujourd'hui et pourtant au cœur de la création littéraire.
Lire, c'est de larmes écrire... de Hans Laufcan

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Lire, c'est de larmes écrire...

Recueil poétique à la mémoire de René Salaün.

Lire, c'est de larmes écrire... Hans Laufcan

« L’idée de me lancer dans la rédaction de Lire, c’est de larmes écrire est consécutive à la disparition inattendue de René Salaün, onze mois après sa naissance. Il me semblait alors que rien ne pouvait être dit autrement que par la poésie. Elle s’est imposée, comme une nécessité. »

C’est ainsi qu’Hans Laufcan présente son dernier ouvrage. Si l’ensemble commence par une formule  qui rappelle les Maximes contemporaines, l’auteur renouvelle profondément sa démarche en revenant à la versification. Il convoque des souvenirs bien réels, et d’autres, plus littéraires, comme dans ses précédents recueils. Lire, c’est de larmes écrire se termine en effet par l’évocation de canons du patrimoine universel dont il offre des interprétations résolument modernes.

Il se dégage du recueil une émotion qui ne laissera pas le lecteur indifférent. Mais Hans Laufcan nous montre surtout que la mémoire est aussi un miroir qui permet à chacun de se connaître et qui nous aide à mieux comprendre ce qui se joue exactement, ici et maintenant.

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The Stranger

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Charly Sponk a filmé un poème au centre de Lire, c'est de larmes écrire...

The Stranger






  • Lire, c'est de larmes écrire...


    Hans Laufcan













  • À la mémoire de René Salaün.
  • La Mémoire en miettes

    L'infinie profondeur de ton sourire
    Traçait des perspectives plus lointaines
    Que les récits de nos livres antiques.
    Elles étaient plus hautes que le soleil,
    Et bien plus vastes que tous les calculs
    De la science et de la mathématique.

    La grâce de tes gestes aurait désarmé
    Tous les diplomates, même les plus hardis,
    Et les politiciens les plus retors.
    Elle évoquait la danse des hirondelles,
    Qui chaque été interpellent le soleil.
    Elle était pareille aux cris anonymes
    Des oiseaux qui nous apportent l'aurore.

    Tu as disparu au moment de l'innocence
    Et de la virginité. Tu nous as laissés
    Retourner à l'obsession de nos intérêts,
    À l'hypocrisie de nos vieux combats futiles,
    À la vulgarité de l'orgueil triomphant.

    Il ne reste plus qu'à nous rappeler
    L'éclat de lumière que tu incarnais,
    Il ne nous reste plus qu'à célébrer
    Ta mémoire, pour que cette éternité
    Que tu as rejointe, et que nous avons
    Entrevue, guide nos pas maladroits
    Et redresse notre démarche si gauche !

  • La Bibliothèque universelle

    Vaguement dissimulé parmi les rayonnages,
    À l’orée de l’été, à peine troublé par quelques bavardages,
    Je me dis qu’il faudrait autre chose
    Que la simple exaltation de soi,
    Autre chose qu’un lyrisme de bon aloi.

    Penser par exemple à tous ceux qui ne sont plus
    Et qui nous ont laissé leurs livres,
    Pour mémoire de leurs divins enthousiasmes et de leurs vives blessures,
    Et qui se retrouvent là,
    Dans le grand fatras de la bibliothèque universitaire.

    Penser par exemple aux gardiens du temple, muets et effacés,
    Qui veillent à la sérénité du lieu
    Où je me réfugie, dans la fuite de mon combat,
    Décidé à songer à toi.

    Penser par exemple, mais c’est trop penser,
    À l’ouvrier qui, dehors, déplace des gravats,
    Attelé sur une sorte de pelleteuse, sans doute,
    Et qui n’entend rien d’autre que les hurlements de sa machine,
    Et qui ne se soucie pas même
    De cet immense labyrinthe qui seul me repose
    Car je le sais sans issue,
    Sans aucune solution à aucun problème,
    Où je suis enfin seul,
    Dans le bazar de la folie du savoir,
    Pour simplement penser à toi.

  • Dans le corps du serpent d’acier

    Il approche de notre quai bien tranquille,
    Tel une anguille insolente, imprévisible,
    Dont la masse et les proportions auraient été démultipliées
    Pour être en mesure de nous avaler.

    Le serpent d’acier glisse à nos pieds,
    Il ralentit sa course avant de l’interrompre,
    Et nous laisse pénétrer dans son corps de géant.

    On s’y précipite avec délice,
    Avec la joie d’aller se disperser le long de sa carapace à claire-voie
    Où notre regard s’ajoute à la multitude des petits yeux verts et gris
    Qui jalonnent ses deux flancs.

    Le serpent d’acier vient nous cueillir chaque matin,
    Frêles et reposés comme des brins de muguet,
    Et nous emmène, tel un fidèle destrier, tel un éléphant nonchalant, ou tel un âne bâté,
    Vers les plaisirs et les sarcasmes de nos enfantillages professionnels.

    Alors que les rêves de la nuit n’ont pas encore été balayés par la frénésie du jour,
    Je savoure la chaleur de son for intérieur
    Et les douceurs du fauteuil qui m’embrasse.

    Mon corps est bercé, apaisé, flatté par les ondes et les vibrations,
    Qui se répandent sur tous mes membres,
    Et glissent sur ma peau comme des doigts amoureux.

    Elles font un massage qui efface les aigreurs
    Et où mon expression se réduit à un simple regard.

    De l’autre côté de la paroi translucide,
    Mes petits yeux parmi les autres boivent un paysage étrangement banal,
    Où se mêle une foule de pensées dans un embrouillamini qui soudain se partage.

  • Où plutôt, c’est un vide réflexif que l’on rencontre en premier lieu,
    Une béatitude ponctuelle et passagère qui coule à la fenêtre,
    Tandis que le serpent d’acier transperce l’horizon.

    Mais ce silence en préambule est de courte durée :

            Bientôt je revois ton visage,
            Qui me donne du courage,
            Qui transcende mes colères,
            Et qui devient mon repère

    Dans ce décor factice,
    Où tout semble fabriqué de carton ou de pâte,
    Et que je regarde chaque matin,
    Depuis les entrailles du serpent d’acier,
    Tellement simple, tellement tenace,
    Qu’il m’emporte avec lui.

  • René projetait sa joie sur nos horizons,
    Et ses rires annonçaient les heureuses moissons
    Nouvelles et gorgées de toutes nos ambitions :
    Éternel espoir d’un bonheur à l’unisson !

  • Le Plaisir

    Mon plaisir en ta présence est sans limite ;
    Son intensité est telle qu’il parcourt tout mon corps,
    Et se diffuse plus vite que le soleil
    Sur les objets hétéroclites qui m’environnent.

    Il semble ne jamais devoir s’interrompre,
    Et la joie que je lis sur ton visage quand nos regards se rencontrent,
    Me comble d’une quiétude que je n’osais imaginer.
    Quand je te vois, soudain, je sais pourquoi je suis là ;
    Les événements les plus dérisoires se chargent de sens,
    Et je trouve enfin la force d’endosser ma douloureuse existence.

    Quand ton regard se pose sur moi,
    J’éprouve un incroyable bien-être.
    J’ai le sentiment d’assister au spectacle envoûtant des rives marines,
    Je crois voir un instant un ballet de lucioles,
    Sous la voûte céleste, traversée çà et là
    Par l’impétuosité d’étoiles juvéniles,
    Qui filent dans le ciel estival avec une grâce indicible,
    Et insaisissable.

    Quand je me repose sur ton cœur,
    J’ai l’impression d’entendre le pas du messager,
    Qui approche, muni de cette heureuse nouvelle qui l’enchante.

    Si je t’embrasse, ton exquise douceur infuse à mes membres,
    Un parfum de roses ou de violettes qui m’était jusqu’alors inconnu.

    Tes paroles sont un oasis dans le désert de mes vieilles pensées,
    Elles me désaltèrent mieux qu’aucune source merveilleuse,
    Et je les goûte avec une allégresse,
    Que notre rencontre, seule, a rendue possible.

    Avec toi, grâce à toi,
    Je découvre enfin le plaisir infini
    De boire les jours qui s’écoulent comme un délicieux nectar.

  • Au bistrot

    J’entre et file au comptoir pour un café serré et son verre d’eau, un express !
    Au bistrot, je n’ai pas le temps, je suis pressé, comme mon café.
    J’interromps ma course vers la gare, mais c’est pour prendre de l’élan et repartir encore plus vite.

    Les jambes restent tendues, mais je reprends ma respiration, mon souffle,
    Pour mieux observer les tenues viriles des clients attardés et du tenancier affairé…
    Bien qu’entièrement renouvelés depuis la veille,
    Les signes que je découvre ne me surprennent en rien.
    L’univers n’a pas été bouleversé, l’ordre établi n’a pas été renversé,
    Je vais pouvoir repartir.

    Les bribes de conversations, les bavardages du pilier de bar
    Et le flot de purin de la radio sont autant d’indices de l’air du temps.
    Tout cela me donne le la,
    Je vais pouvoir me mettre au diapason
    Et glisser sur cette journée comme sur toutes les autres.

    Les jours se succèdent et se ressemblent,
    Comme les pages du quotidien que le patron consulte à son comptoir
    Et qui jouxte le tiroir-caisse.
    Elles diffusent l’odeur matinale de l’encre fraîche sur le papier gris d’imprimerie
    Qui semble soudain aussi profonde que celle de mon express.
    L’une et l’autre suggèrent à l’aube du jour nouveau les corps malmenés des ouvriers,
    Les cadences et les bruits infernaux des rotatives,
    Le soleil de plomb qui fait germer les cerises,
    Et qui assomme celui qui les cueille une à une.
    Est-ce un vent de révolte qui me donne autant de courage ?

  • Au bistrot chaque matin, je sirote cet express comme on enfile ses chaussures,
    Comme on se brosse les dents ou comme on fume une cigarette.
    Cette habitude est tout simplement insensée :
    C’est une béquille, une prothèse, un faux-semblant, un masque,
    Des lunettes noires comme le soleil
    Que je revêts pour me détourner des regards et des formules
    Qui grignotent la tristesse de ton absence.

    Au bistrot, c’est une danse qui commence,
    C’est ici que je me pare d’un costume de gala,
    Celui qui me permettra de jongler avec cette journée comme avec les précédentes,
    Pour tenir jusqu’au soir et recommencer le lendemain.

    Au bistrot, je retrouve le souvenir de ton éternel sourire
    Qui va rendre ma journée aussi lumineuse que les rares images qui me restent de toi.

  • L’autre, l’étranger

    Il ignore toutes mes joies, tous mes enthousiasmes ;
    Il ne sait rien de mes souvenirs, de ma nostalgie ;
    Et n’a aucune connaissance de mes blessures, de ma souffrance.
    À ses yeux, je ne suis qu’une ombre, une silhouette,
    Indifférente, un simple figurant planté dans le décor,
    Et qui pourrait freiner sa course…

    Sans lui pourtant, je n’existe plus,
    Il me faut son regard pour apparaître,
    Pour penser à toi,
    Pour justement exprimer quelque chose de singulier,
    Être différent, un autre à mon tour,
    Qui ne sais rien du bonheur que ce qu’on a daigné me conter.

    Mon regard glisse sur l’univers de cet inconnu
    Avec la plus grande désinvolture,
    Sans la moindre retenue quand je détaille sa parure,
    Sans percevoir un seul instant l’intensité qu’il accorde
    À tel objet, tel ustensile, qui suggère peut-être à ses yeux
    Mille souvenirs, un amour infini, toute une éternité…
    Et qui se réduit pour moi à une frêle matérialité,
    À quelques signes que j’interprète
    Sans déférence aucune et sans limite à ma vulgarité,
    Pour avancer dans mon bourbier quotidien.

    Grâce à cet étranger que je ne comprends pas
    Et qui, réciproquement, ignore tout ce qui m’anime,
    Je me dissous enfin,
    Cesse d’exalter un orgueil particulier,
    De promouvoir mes ritournelles surannées,
    Pour me rappeler ton regard, ta présence,
    La rébellion que tu découvrais à peine,
    Qui devait t’aider à grandir, à pénétrer la longue vie que tu pressentais,

  • Pour jaillir vers autre chose que ce désespoir qui m’enserre depuis toujours,
    Que j’ai trouvé comme seule réponse à l’enfer qui nous est offert,
    Et que mon stylo ânonne, chaque matin, comme un vieux refrain.

    L’autre ne sait rien de la joie que tu offrais à mon quotidien,
    Et qui me reste, en souvenir, pour mieux l’accueillir.


    25 septembre 2012, 18 heures 30

  • René

    Je voudrais que mon regard se taise,
    Que mes critiques s’évanouissent et disparaissent
    De la surface.
    J’aimerais imprimer un souvenir indélébile
    De tes éclats de rire, des babillages, des cris oubliés.
    Il s’agirait d’enfouir le prisme de mes sentiments,
    Pour laisser la place à une image intacte,
    Une sorte de souvenir épuré de celui qui l’exprime
    Quelque chose où ne triompherait pas mon égoïsme,
    Où il serait chassé de la page
    Et te céderait toute la place...

    Un blanc est fait,
    De manière totale, absolue.
    Il ne reste que le silence, un vide sonore et bucolique.
    J’appelle un à un les souvenirs évanescents :
    Ton regard d’impatience lumineuse après le somme,
    La joie que tu montrais à retrouver nos bras fatigués,
    Les infinis plaisirs que tu semblais éprouver au soleil de notre univers,
    Le bonheur que tu prolongeais des heures partagées,
    Et la brillance inextinguible de ton regard vierge de toute souillure.
    J’appelle tout cela, et d’autres instantanés
    Que je ne parviens plus à saisir.

    Ce qui me reste pour toujours est bien plutôt
    Une profonde altération des sentiments,
    Comme un vieillissement, une maturation soudaine et irréversible.
    L’empreinte de ton souvenir est telle
    Qu’elle se porte sur l’univers tout entier.

  • Dire

    Quand je songe à tout ce que je n’ai pas pu te dire,
    Je me retrouve face à un abîme qui me donne le vertige,
    Je perds pied, le sol vacille et tous mes repères s’effondrent ;
    Car il s’agit bien d’un infini verbal,
    Découlant d’une myriade de situations,
    Que nos échanges auraient fait jaillir,
    Comme autant d’étincelles et d’éternelles galaxies
    Dessinant un univers tout entier,
    Que j’aurais parcouru tel un requin, une baleine ou un serpent de mer
    Dans les tréfonds abyssaux.

    C’était tout un monde que tu m’offrais à construire,
    Et qui s’est brusquement évanoui,
    Comme une illusion, un mirage,
    Un simple reflet sur l’eau brouillé par la pluie ou le tonnerre,
    Par un caprice de l’au-delà que je ne comprends pas
    Et qui me laisse pantois.

    Est-il encore possible d’aimer quand le malheur est passé,
    Et n’a laissé derrière lui que des regrets et des blessures
    Aussi profondes et permanentes
    Que les délices de ton souvenir ?

    C’est ta mémoire qui me porte aujourd’hui
    Et qui détourne mes regards des embûches du désespoir.

  • La Thébaïde

    C’est une course intrépide ;
    Ce sont des jours qui se succèdent,
    Au rythme accéléré des wagons sur la voie de chemin de fer.
    C’est le vacarme du temps qui passe
    Au bruit assourdissant des balanciers de la vieille horloge.

    Dans la mesure frénétique du quotidien,
    Qui enchaîne les heures et les jours
    En une course éperdue qui jamais ne s’achève,
    Rares sont les parcelles de verdure,
    Qui me laissent songer à la grâce de ton visage.
    Elles n’apparaissent qu’en de rares instants fugitifs,
    Comme dérobés aux luttes vaines pour adoucir notre sort,
    Tel un refuge, une thébaïde qui ne serait plus lointaine,
    Mais tout près, juste à côté,
    Logée au plus haut de nos souvenirs,
    Que je retrouve subrepticement,
    Et qui me rappelle ton amour éternel.

    Dans le train qui porte mon attente,
    Je garde quelques secondes un air de liberté,
    Où je peux songer à toi, te retrouver.

    Mais bientôt la gare approche
    Et me plonge dans l’agitation coutumière,
    Banale, des jours qui passent.

  • Le Goût de l’amertume

    J’aimerais sortir de la tristesse accablante
    Du penser amer que suscite ton absence
    Et des idées grinçantes provoquées par la brutalité du deuil.

    Il subsiste bien des souvenirs angéliques,
    Comme ce soir de mars où tu jouais pour la première fois de la maraca,
    Tandis que ton frère et moi nous amusions avec des instruments de musique.
    Notre fanfare était gauche et dissonante, mais elle riait,
    Et j’avais le sentiment de connaître la grâce.

    Il reste pour toujours l’expression de joie sur ton visage
    Découvrant le jour, la douceur, l’affection… toute la générosité du monde
    Qui s’offrait à toi,
    Comme la source de tous les plaisirs et de tous les délices,
    Comme autant de bonheurs dont tu savourais les prémisses
    Et qui t’encourageaient à progresser, te poussaient à grandir,
    Sans que la moindre déception ou le moindre chagrin
    N’ait encore altéré ton appétit de vivre, ton envie d’aimer.

    Il reste bien d’autres souvenirs de l’aurore que tu incarnais,
    Et bien d’autres aurores où je crois te retrouver, depuis six mois que tu n’es plus.
    Les lueurs du soleil ou de la nuit évoquent invariablement ta présence.
    Dans le lointain s’annoncent d’autres joies et d’autres félicités,
    Dont le spectacle me donnera l’impression de sentir ta présence.
    Tu as ouvert la porte du bonheur, partagé avec toi,
    Désormais quand je l’aperçois, je crois entendre ta voix.

  • Des oiseaux

    Comme les oiseaux du printemps,
    Ton image apparaît régulièrement pour interrompre ma danse quotidienne.
    Alors je songe à tout ce que j’aurais aimé te dire,
    Te montrer,
    À ces oiseaux que je voulais nommer,
    À ces mécanismes, à ces astuces que j’aurais décomposés pour te les rendre accessibles,
    À la lente préparation de ton immersion parmi les hommes,
    Aux pièges, aux feintes et aux traquenards que nous aurions déjoués,
    Aux joies que nous aurions cherchées et savourées ensemble,
    Tout en laissant à ta liberté les plus précieuses,
    La complicité, l’entente, l’amour et l’amitié,
    Que j’aurais considérés de loin,
    Tel un aigle fatigué, vieux et découragé.

    Il se serait agi pour moi de te passer comme un relais,
    Avant de disparaître dans les ténèbres de l’éternité.

    Mais l’ordre des choses a été inversé,
    Et aujourd’hui, tel un ange, tu me visites chaque jour,
    Suspend le cours des choses, le fil du quotidien,
    Pour m’inciter à contempler les nuages de novembre
    Où j’imagine des mouettes, des hirondelles, des rossignols ou des cacatoès,
    Toute une volière célébrant ton souvenir,
    En dessinant des courbes, des boucles, des arcs et des cercles,
    Un enchantement qui reviendra demain,
    Ici, ou ailleurs dans le lointain,
    Pour délivrer d’autres joies, sans cesse renouvelées.

  • Des illusions

    Parmi les choses que je voulais te dire, il y avait celle-ci :
    La vie dans laquelle tu étais engagé serait juste,
    Elle t’apporterait ce que tu allais lui donner,
    Telle une balance imaginaire.
    Un équilibre serait opéré qui appellerait au bonheur,
    Il viendrait à toi, autant que tu irais vers lui.

    Aujourd’hui pourtant, il me semble que cet ordre équitable s’est effondré.
    J’ai vécu ta disparition comme une horrible punition
    De fautes ou d’erreurs que je ne crois pas avoir commises,
    Ou plutôt, aucune d’entre elles n’est si grande
    Pour justifier un tel châtiment, hors de toute proportion.

    Dans mon deuil, je suis bien forcé de constater
    Que le mince équilibre des joies et des peines que j’avais imaginé
    Était une vue de l’esprit, une croyance, un espoir peut-être,
    Mais loin de toute vérité et de toute expérience.
    Ce que tu aurais donné à la vie, eh bien, il n’est pas certain qu’elle te l’aurait rendu.

    Pareil au tonnerre, le malheur a frappé aveuglément,
    Sourdement,
    Et sans doute la félicité agit-elle de la même façon.
    Alors que faire ?
    Se lamenter, pleurer indéfiniment l’arbitraire,
    Qui se porte chaque jour sur tant de femmes et d’hommes,
    Sans jamais se soucier d’aucune morale, ni d’aucune valeur ?

    Il reste aujourd’hui le souvenir de tes éclats de rire,
    De la joie intense à t’accueillir,
    Un air de bonheur entrevu en ta présence,
    Exigeant le courage d’attendre le jour
    Avec le désir de lui donner son meilleur.

  • Depuis que tu n’es plus, je m’accroche à ta mémoire,
    Mais plus le temps passe et plus elle est diffuse,
    J’ai parfois le sentiment que le sol se dérobe encore,
    Sans plus d’illusion sur aucune équité,
    Toute hypothétique qui me pousserait à agir,
    Naufragé de nouveau sur un frêle esquif.

    C’est seulement en célébrant ton souvenir
    Que je retrouve le goût délicieux des illusions juvéniles
    Que je regarde avec une confiance renouvelée
    Le jour qui se lève,
    Tandis que les oiseaux sifflent leurs premiers cris.

  • Notes

    Quand je songe à tout ce que je n’ai pu te dire,
    Cela me donne le vertige,
    C’est un abîme de mots et de phrases,
    Un infini verbal et syntaxique,
    Découlant d’une myriade de situation,
    Qui auraient fait jaillir nos échanges,
    Comme autant d’étoiles et d’éternelles galaxies.
    Petit père, je les aurais commentés par quelques gestes de courtoisie,
    Les bonnes manières, pour les butors,
    Des artifices voilant notre  brutalité.

               *

    C’était un monde que tu m’offrais à construire.

               *

    Je brûle d’une ardente poésie.

               *

    La douce tristesse de la dérive au fil de l’eau.

               *

    Dans un lit de tempête.

               *

    Lire, c’est de larmes écrire.

  • Angélus amoureux

    Je vous salue, Marie, reine des garces !
    Le Seigneur vous envie.
    Vous êtes Vénus parmi toutes les grâces,
    Et les plaisirs que suscitent vos succions sont inouïs.
    Belle Marie, fille de Zeus,
    Songez à nous, pauvres jouisseurs,
    Toutes les nuits, et à chacun de vos désirs.

  • Mes larmes s’écoulent depuis si longtemps,
    Qu’elles ont dessiné un sillon.
    Peu à peu, le sillon s’est élargi, approfondi,
    Il a formé une rivière aux flots impétueux et infinis.
    Ses courants ont pris de l’ampleur, se sont agrandis.
    La rivière est devenue un océan qui s’est étendu, lui aussi.
    Et aujourd’hui, c’est tout l’univers qui pleure ta disparition.

  • Ma rengaine

    Je m’en allais, les bras chargés, le cœur léger,
    Ces bons soirs de printemps, où je sentais la vie
    Qui pullulait en moi et tout autour.
    Je voyais les étoiles scintiller au loin,

    Comme autant de phares et de boussoles qui me promettaient la lune.
    Mon unique désir était dans cette course à l’issue merveilleuse.
    Robin des bois de pacotille, je comptais mes larcins à venir.
    Cette nuit, et toutes les autres, je ne dormirais pas.

    Et je rêvassais, le pouce tendu sur le bord de la route,
    En espérant qu’une hirondelle me prendrait dans sa carriole,
    Et verserait son charme inconnu sur le triste monde que je découvrais.

    Et, pensant à mes dix-sept ans qui bouillonnaient,
    Je nouais les lacets de mes souliers
    Renforcés, qui devaient bien me conduire quelque part.

  • The Stranger

    –  Whom do you love best, tell me, stranger? your father, your mother, your sister or your brother?

    –  La vie ne m’a pas accordé de lien fraternel. Je ne connais personne auprès de qui épancher mes douleurs et mes peines, personne  pour essuyer mes larmes.

    –  Your friends?

    –  Je n’ai jamais su calculer mes intérêts, ni compter sur ceux des autres.

    –  Your country?

    –  Je ne suis d’aucun pays. À vrai dire, je ne trouve de réconfort qu’en voyage : dans les trains, les bateaux à voiles ou les roulottes à cheval.

    –  Beauty?

    –  Je l’aime quand elle est fugitive, évanescente.

    –  Gold?

    –  Je n’en ai guère, il ne m’apporte que des frustrations, comme les divinités que vous adorez.

    –  Well! what do you love, then, stranger?

    –  J’aime le spectacle de l’océan, l’odeur de l’écume qui va et qui vient sur le sable, j’aime être bercé par le flux et le reflux des vagues, oui, l’océan, le merveilleux océan.

  • Après des années

    Ayant regagné l’aimable sentier où nous nous promenions, jadis,
    Je suis retourné sur les rives de notre étang, perlé de lentilles onctueuses et de reflets chatoyants.
    Comme autrefois, j’ai vu danser les gracieuses libellules,
    Dont les cabrioles amusaient la surface gracile de cercles concentriques et voluptueux.

    Rien n’a changé. J’ai tout retrouvé : l’antique chaise en paille des pécheurs,
    L’odeur âcre des vaches et des chevaux qui gambadent au loin,
    Les cris stridents de la pie astucieuse, les airs discordants des pigeons amoureux,
    Et les glouglous ombrageux du crapaud entonnant sa complainte.

    Les coquelicots comme avant ensanglantent la verdure ; comme avant
    Les orgueilleuses marguerites proclament leurs ambitions et chantent leurs espoirs,
    Chaque recoin de la nature qui se renouvelle et se perpétue m’est connu.

    Même, en m’éloignant, je suis arrivé au pied de l’ancienne stèle,
    Dont la peinture n’en finit plus de se rider,
    – Toute frêle, elle a pris les couleurs surannées des fleurs artificielles.

  • Sonnette à Lord Robert

         Gentleman anglais pur sang, cœur fidèle.


    Bel aristocrate, quand je te vois folâtrer avec ta princesse,
    J’enrage malgré moi – pourquoi ? – tu ne le sais pas.
    – Ah ! c’est que moi, vois-tu, jamais je ne folâtre,
    Je suis sans carré de noblesse, et... n’ai pas de princesse.

    – Robert ! Robert ! – Oh ! le gentil prénom à rugir de bonheur !...
    Si je m’appelais Robert !... Elle dit Robert avec tant de délicatesse !
    Mais moi, je ne suis pas gentilhomme. – Par erreur
    On m’a fait dogue aussi... mâtiné de caniche écossais.

    – Ô Robert ! Nous changerons nos rôles, à la métempsychose,
    Prends ma sonnette, moi ton sonnet, beau comme une rose,
    Toi mon poil dur, moi tes cheveux bouclés – aux reflets voluptueux.

    Et je serai Lord Robert, son seul amour éternel !
    J’éloignerai les butors, et elle m’embrassera, elle !
    Et je ferai une montagne de ses fières œillades et de son sourire amoureux.

  • Le Cacatoès

    Parfois le matin, quand ils vont au travail, hommes et femmes de banlieue
    Songent au cacatoès, drôle d’oiseau, exotique, à l’identité et au plumage bariolés,
    Qui volette alors entre les barres et les tours grises des cités,
    Et transfigure les allers et retours quotidiens en un spectacle majestueux.

    À peine le train est-il entré dans son tunnel
    Que le cacatoès n’est plus qu’un souvenir,
    Il a disparu dans la noirceur éternelle
    Qui a pris toute la place derrière la vitre où l’on se mire.

    Il ne reste plus que la mémoire de ses élans colorés
    Et des cris aigus de la masse volatile qu’il a rejointe.
    Chacun est de nouveau seul dans la foule exténuée
    Qui s’agglutine tous les jours sur les quais et dans le train.

    La poésie est pareille à ce prince du lointain,
    Aux apparitions fugitives,
    Elle renverse les moules, les structures et les chagrins,
    Ses brèves étreintes montrent à chaque âme ô combien elle est vive !

  • Triste comme Ulysse

    Triste comme Ulysse, j’ai fait un long voyage,
    Ou comme celui-là qui conquit l’Amérique,
    Sans jamais revenir, pour chanter mes distiques,
    Vivre parmi les miens et jouir du grand âge.

    Jamais ne reverrai-je, hélas, filer au large,
    Les voiles colorées glissant très lentement ;
    Jamais plus ne rirai aux facéties d’antan,
    Ni ne connaîtrai de nos ambitions le courage.

    Plus me plaît le souvenir des joies enfantines,
    Que les superbes manœuvres changeant le monde ;
    Plus que l’ardoise noire me plaît l’argile tendre ;

    Plus mes rêves imprécis que la gloire et le doute ;
    Plus les sentiers amis que les grands autoroutes ;
    Et plus que toute expérience, tes espoirs infinis.